Les Accents têtus

Il nous faudra des mots

Il nous faudra des mots.

Des mots prononcés, dits, criés, à haute voix ou à voix basse. Quelques mots écrits, mais sur du papier, dans ta boîte aux lettres, sous le paillasson du voisin ou sur les bureaux des collègues.

Il nous faudra les entendre en retour, les mots des autres, les sentiments pliés en linge de ces derniers mois. On pourra les recueillir, les transformer, les replier pour créer nos origamis, à nous.

Il faudra ouvrir les volets, avec précaution si nécessaire, regarder la lumière du jour danser avec la poussière du dedans, puis ouvrir en grand les fenêtres.

Alors il faudra sortir, oublier la résine à nos chevilles, les toiles d’araignée sur mon cœur.

Il faudra refermer les écrans, entendre son pas dehors. Changer de chaussures, de musique.
Tu voudras de nouveau pendre tes manteaux dans l’entrée, observe-les un par un en souriant.
Alors seulement pourra se glisser sur nous la nuit, l’ivresse, la lueur des lampadaires sur tes épaules, les verres qui tintent, Marie qui cracherait presque sa bière tant elle rit.

Ce sont les cercles, les escapades, la joie.

Il nous faudra de la tendresse, de la chair, des caresses, retrouver le peau à peau, d’une mère, d’un proche. Il nous faudra soigner, panser. Nous, les autres, les enfants, nos aînés.

Il nous faudra revoir. Revoir le monde, l’ailleurs, des ruelles de Lisbonne aux rizières de Thaïlande. Savourer nos proches, nos à-risques et retourner dans les rues, les musées. Voir ces tableaux, ces films, partager cette tarte au citron dans le Marais. Tout ce qui nous assaisonne.
Il nous faudra quitter la peur, la distance, l’immatériel, le en-ligne.

Il faudra du temps et de la douceur pour retrouver sa vie.
Celle-là n’a pas d’odeur quand on est seul.

Pauline Ricco

18/12/2020